
Le référendum du 19 mai 2007, auquel avait participé moins de 50% de l’électorat roumain, a fait échapper le président Traian Bàsescu à la destitution.
Suspendu par le Parlement le 19 avril sous l’accusation d’avoir « enfreint la Constitution par son attitude partisane « et, notamment, de « contribution à la création d’une atmosphère d’instabilité politique » et « de refus injustifié de nommer des ministres proposés par le Premier ministre Càlin Tàriceanu ».
Mais les vraies raisons de la tentative de destitution du président et de la déstabilisation de son régime, il faut les chercher plutôt dans le fait que Traian Bàsescu a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille. La tentative de renversement du président n’est, en fait, qu’une nouvelle péripétie dans le combat permanent que se mènent les réformateurs roumains et l’oligarchie post-communiste qui s’est reconstituée dans le pays depuis la révolution de décembre 1989.
Une manœuvre de sauvegarde: On se souvient des années 1990, lorsque le bloc soviétique tomba en déliquescence. Tous les pays de l’Europe de l’Est, vivant depuis presque cinq décennies sous la dictature communiste, se libérèrent alors, l’un après l’autre.
La libération de la Roumanie se fit, également, le mois de décembre 1989, par une révolution rapide mais sanglante qui fut rapidement maîtrisée et détournée, de ses buts initiaux, par quelques leaders du parti communiste roumain et surtout par sa tout puissante police politique Securitatea.
En effet, Ion Iliescu et Petre Roman, ainsi que d’autres anciens responsables communistes, créèrent, en hâte, leur Front de Salut National (FSN), matèrent en sang le mouvement révolutionnaire, qui sévissait alors la Roumanie, et s’emparèrent du pouvoir.
Après un jugement de mascarade, on fit exécuter en hâte le dictateur Nicolae Ceausescu et sa femme, comme s’ils eussent été les seuls responsables des horreurs de la dictature communiste en Roumanie. On machina ensuite un nouveau régime politico-économique que Ion Iliescu appela astucieusement la Démocratie originale qui avait, en fait, pour finalité essentielle la sauvegarde des cadres de l’ancien régime dictatorial, dont lui-même faisait partie..
Pour être dans le vent démocratique qui soufflait à l’époque sur l’Europe de l’Est, on adopta, en Roumanie, le régime parlementaire. A cet effet, le clan de Ion Iliescu créa son propre parti politique « de la Démocratie sociale roumaine » (PDSR), appelé à dominer toute la vie politique roumaine et, par conséquent, toutes les autres formations, de différentes obédiences idéologiques, dont ils avaient soutenu l’organisation ; inclusivement les partis historiques Libéral (PL) ; National, chrétien et démocrate (PNTCD) ; et, de surcroît, le Parti de la minorité magyare de Roumanie (UDMR).
Une politique partisane de diversion et de faux-semblants: Il n‘eut en Roumanie ni « décommunisation », ni épuration, ni encore moins une justice équitable pour clarifier les situations et sanctionner les crimes, les violences et les malversations de toutes sortes, commises durant presque un demi-siècle de dictature communiste. Par contre, pendant la période, qui suivit la révolution de 1989, la Démocratie originale de Ion Iliescu et du Premier ministre Petre Roman enfonça le pays dans une crise aiguë : des réformes bâclées ou reportées, des mesures incohérentes, prises en hâte, et toutes sortes des machinations et de faux-semblants des plus machiavéliques pour permettre à une caste d’anciens tortionnaires, collaborateurs du dictateur éliminé, à conserver leurs privilèges. La corruption s’empara de la société roumaine, à tous les niveaux, et marqua profondément ses mœurs, à tel point qu’il s’avère aujourd’hui difficile de l’extirper.
La Démocratie originale de Ion Iliescu a, non seulement ménagée les responsables du régime passé, compromis dans des forfaits inouïs et de toutes sortes de malversations , mais encore elle les a replacés dans le nouveaux régime. En effet, la plupart des cadres de l’ancienne Securitatea, de triste souvenir, furent convertis en diplomates, appelés à représenter la Roumanie dans de nombreux pays du monde. D’autres membres, hautement placés dans l’oligarchie communiste, et de privilégiés de l’ancien régime, furent à leur tour casés dans tous les postes importants d’encadrement de l’Etat roumain. Par ailleurs, par le truchement des lois tortueuses, comme celle de la privatisation, et d’une justice vicieuse, ceux-ci se partagèrent une bonne partie du patrimoine national et devinrent immensément riches. Cette ploutocratie mafieuse, génératrice de tous les abus, malversations et corruptions, se confond avec le parti PDSR de Ion Iliescu. Elle s’est infiltrée, actuellement, dans tous les rouages du pouvoir et de l’administration au point d’entraver la réalisation des réformes dont la Roumanie a tant besoin.
Une opposition dispersée et impuissante: Le régime instauré par Ion Iliescu et Petre Roman connut, cependant, plusieurs crises.
Il y eut, tout d’abord, le conflit de 1991 qui conduisit à la séparation du président et de son Premier ministre. On se souvient des manifestations sanglantes, des mineurs, du mois de septembre 1991, révélant au monde que la Roumanie était confrontée à une grave crise politique, économique, sociale, écologique et morale et que les dirigeants roumains et le Front de Salut National n’avaient pas d’assises stables dans la société roumaine. Par une nouvelle mise en scène, Ion Iliescu avait tenté de dissimuler son propre échec en limogeant Petre Roman, son Premier ministre, pour « incompétence ». Tandis que ce dernier créa aussitôt sa propre formation politique, l’Union social démocrate (USD). Or, cette rupture, entre les deux complices de la Démocratie originale, affaiblit considérablement le pouvoir et, tout particulièrement, la crédibilité de Ion Iliescu. Quelques années plus tard, en novembre 1996 il y eut un véritable coup de semonce. Visiblement, les Roumains avaient raz le bol des promesses non tenues, de la corruption et du favoritisme, crées par le régime mafieux. Aussi, lors des élections, respectivement, présidentielle et législative, du 3 et 17 novembre 1996, exprimèrent-ils leur mécontentement. Contre toute attente, ils élirent Emile Constantinescu, président de la Roumanie. Mais, hélas, la Convention Démocrate Roumaine (CDR), formation composée de la plupart des partis politiques de droite, qui était censée de le soutenir, n’obtint pas la majorité parlementaire. Elle fut obligée à constituer une coalition de gouvernement, avec l’Union Sociale Démocrate (USD) de Petre Roman et avec l’Union Démocrate des Magyars de Roumanie (UDMR).
On avait pu croire au début de la nouvelle législation que l’Etat roumain serait mis enfin sur les rails pour l’accomplissement des réformes économiques et politiques, qui s’imposent habituellement à tout véritable Etat de droit. Ce ne fut cependant pas le cas. Le nouveau régime fut attaqué, de toutes parts, par les clans des partisans de Ion Iliescu, constituant une véritable coterie, prête à tout pour pouvoir conserver ses privilèges. Les gouvernements qui ont suivi, issus de l’alliance, contre la nature, de plusieurs formations politiques qui n’avaient aucune affinité doctrinale, échouèrent tout naturellement l’un après l’autre. Emile Constantinescu, président de la Roumanie, durant cette période, quoique bien intentionné, dut avouer son échec et payer les frais. Le marasme politique ne fit que s’aggraver au point qu’il soit débordé. Abusé à outrance par son propre entourage qui le fit mouvoir dans le sens de leurs intérêts personnels, il vit la situation du pays se dégrader progressivement, au point de friser l’anarchie. Aussi, apparemment las de cette situation, tira-t-il sa révérence.
Le retour de Ion Iliescu: Puis, lors des élections présidentielles et législatives de 2001, il y eut un nouveau revirement. La droite quitta le pouvoir, la gauche y revint. L’électorat roumain désappointé fit remettre, d’une façon désabusée, le pouvoir à Ion Iliescu, redevenu président de la Roumanie, et à son dauphin Adrian Nastase qui devint Premier ministre du gouvernement. Sans renoncer à ses méthodes partisanes de gouvernement et du soutien d’une classe sociale corrompue, qu’il avait lui-même créée, Ion Iliescu prit, durant cette période, une décision d’un changement notable de politique. Il résolut que l’Etat roumain poursuive désormais une politique pro-européenne et pro-atlantique. L’adhésion à l’OTAN et à l’Union européenne compta dorénavant parmi les plus importantes priorités du gouvernement de Adrian Nastase.
Un espoir du changement: L’élections présidentielle, du 13 décembre 2004, donna des nouvelles perspectives à la Roumanie qui peinait encore à trouver sa voie. En effet, le départ constitutionnel du président Ion Iliescu et l’élimination, par élections, de son dauphin, le Premier ministre Adrian Nastase, donnèrent au peuple roumain un espoir de changement, à la veille de son entrée en Union Européenne, le 1er janvier 2007.
En effet, Traian Bàsescu, un ancien capitaine de la marine marchande, durant le régime communiste, devenu maire de Bucarest, soutenu par la jeunesse du pays, les classes moyennes et urbaines, fut élu président de la Roumanie.
Le nouveau président s’avéra non seulement un homme pragmatique, - il l’avait montré en tant que gestionnaire de la ville de Bucarest-, mais encore une personne tenace dans ses convictions politiques et, de surcroît, un homme courageux dans ses agissements.
Durant la campagne électorale, il avait clamé tout haut les supports moraux de sa politique, en s’adressant pathétiquement au peuple roumain : « Ton temps est également arrivé ! Après les années de fraude, il est arrivé le temps de la justice.
Après les années de mensonge, il est arrivé le temps de la vérité. Après les années de pauvreté, il est arrivé le temps du travail bénéfique. Je ne serai pas le président des voleurs, des barons et des menteurs ! Je serai ton président ».Avant son investiture, Traian Bàsescu dévoila encore plus sa forte personnalité en énonçant sa priorité : « Former un nouveau gouvernement capable d’assurer l’entrée de la Roumanie dans L’Union européenne, en janvier 2007.
Homme providentiel, capable de donner une autre allure à la politique confuse et incohérente pratiquée par ses prédécesseurs ?
Spontané, doué d’un fort sens de l’humour, Traian Bàsescu tranche avec la plupart des hommes politiques roumains. Son franc-parler, qui frise parfois la désinvolture, est, selon les observateurs, sa principale qualité et son principal défaut. Il en a, en tous les cas, montré sa volonté de changement. Même s’il n’était pas parvenu, durant les trois années de magistrature, à remplir toutes ses promesses : « de clouer au pilori les voleurs, les oligarques et les menteurs, faire triompher la justice et la vérité et promouvoir une nouvelle classe politique, constituée d’hommes intègres, de hautes tenue morale », le président de la Roumanie mérite largement les satisfecit pour ses réalisations, ainsi que pour ses actions en cours en vue de mettre la Roumanie au rang qui lui conviendrait parmi les pays les plus en vue de l’Europe.
La priorité atlantique et européenne que le président Traian Bàsescu s’était imposée avant son élection a été menée à son terme. La Roumanie devint membre de l’alliance atlantique et, depuis le 1er janvier 2007, membre de l’Union européenne. L’Economie roumaine qui comporte un marché de 22 millions de consommateurs s’est refait progressivement une santé. Les investissements étrangers se comptent actuellement par dizaines de milliards d’euros. La manne européenne de 32 milliards d’euros que la Roumanie recevra de Bruxelles entre 2007 et 2013 devrait accélérer sa modernisation.
Un problème capital qui reste cependant à résoudre est celui de la forte émigration roumaine. Après la chute du régime communiste, il y a dix-sept ans, les Roumains sont partis en masse travailler en Europe occidentale, au Canada et aux Etats-Unis. On estime à plus de trois millions leur nombre dans l’espace Schengen de l’UE. Bien que l’émigration roumaine constitue un pactole de quelque dix milliards d’euros par an, qui aide la Roumanie de se développer plus rapidement, le départ massif des gens fit que le pays se dépeupla au point de manquer actuellement de mains-d’œuvre. Ce qui fait la joie des Chinois qui s’y installent, peu à peu, à leur place, par milliers.
Une partie remise. La crise présente, qui semble avoir pris fin, n’est qu’une péripétie mais un exemple concluant de la situation politique instable de la Roumanie. Il est très difficile de réformer un pays où une puissante oligarchie impose subrepticement sa propre politique des intérêts. Le président Traian Bàsescu a repris ses fonctions quelques jours après validation des résultats du référendum du 19 mai 2007. Il a tendu la main à ses adversaires avec l’intention affichée de mettre un terme à une crise qui lassait les Roumains. Il a, néanmoins, énuméré parmi ses nouvelles priorités, « l’introduction du vote uninominal, la modification de la Constitution pour trancher entre un régime parlementaire, semi-présidentiel, et surtout l’adoption d’une loi sur la décommunisation ».
La détermination affirmée du président est claire. Rien à dire. Mais pourrait-il résister à la forte pression de la ploutocratie mafieuse qui l’a désormais à l’œil ? Bien qu’il réaffirmât, sans ambiguïté, sa résolution de combattre la corruption, on voit très mal comment il s’y prendrait. Aussi, d’autres péripéties sont-elles à attendre à court ou à moyen terme.
Alexandre Paleologu, un homme de haute culture et d’expérience, qui devint le premier ambassadeur de Roumanie en France, après la révolution de décembre 1989, dont on se souvient qu’il avait critiqué avec véhémence le régime politique aléatoire de Ion Iliescu, fut catégorique. Quelques mois avant son décès survenu il y a plus de deux ans, il s’était exprimé sur la question auprès d’un journaliste du quotidien roumain Ziua. Selon Alexandre Paleologu, la corruption, sur une grande échelle, que l’on connaît aujourd’hui en Roumanie, durera encore quelque cinquante ans, durant deux générations, « jusqu’à ce que les derniers membres de la ploutocratie mafieuse actuelle disparaissent ».

